Traversée entre Gibraltar et les îles Canaries (La Graciosa)

Arrivée aux îles Canaries, avec l'aperçu de l'île Alegranza, au nord de La Graciosa.

Notre premier saut dans le grand bain

Une navigation de 600 milles sur 4 jours et demi, comment ça se passe ?

Trace GPS de notre route vers les îles Canaries depuis Gibraltar.

La météo

Une belle fenêtre météo était ouverte depuis quelques jours, avec un anticyclone des Açores bien placé et sans discontinuité, prodiguant des alizés stables de NW (Nord-Ouest) proche du Portugal à NE (Nord-Est) le long de l’Afrique. Et nous avions pour sortir de la Méditerranée un bon flux d’est jusqu’aux latitudes et longitudes 35°N ; 8°W. Enfin, il faut penser à jouer avec le courant dans le détroit de Gibraltar qui n’est pas négligeable, allant jusqu’à 3 nœuds. D’après une source Internet, j’ai utilisée les schémas de courant ci-dessous qui me donne un départ préférable de Gibraltar vers 3 h après PM (Pleine Mer, c’est-à-dire marée haute).

Schéma des courants dans le détroit de Gibraltar.

La route

Nous n’avons pu partir qu’environ 4 heures et 30 minutes après PM, car il a fallu régler le port le matin, ainsi que faire le plein de gasoil à Gibraltar avant de partir. Il était environ 9h du matin. Ce qui était très bien aussi vu le vent qui nous a expulsé à toute vitesse de la Méditerranée. Le but était de rester du côté espagnol du détroit pour toucher les bons courants durant les premières heures puis de se trouver au centre avant la bascule à cause de la marée. Une fois le détroit derrière nous, il nous a fallu faire de l’ouest pour rejoindre les alizés le plus vite possible. Ensuite, c’est de la glissade au portant jusqu’à l’île de La Graciosa aux nord des Canaries, dans des vents de 15 à 30 nœuds plein arrière. Il nous a donc fallu tirer des bords de largue pour aller plus vite et stabiliser le bateau dans les vagues, ce qui nous a par contre légèrement augmenté la route parcourue.

Nous sommes arrivés en fin d’après-midi et nous sommes allés directement au seul mouillage autorisé de l’île, la Playa Francesa. Le port en amont La Caleta del Sebo est petit et surtout, il semble qu’il faille le réserver en avance. Normalement, pour le mouillage, il faut demander une autorisation par internet, en remplissant un formulaire, une dizaine de jours en avance (!), mais nous ne l’avions pas vraiment prévu… On l’a fait quand même, pour se donner bonne conscience le lendemain, en suivant les conseils de ce site internet, et on nous a répondu ok en une journée. En tout cas, nous n’avons aucun contrôle pendant les 3 jours où nous sommes restés par la suite, et nous étions bien une bonne dizaine de bateaux au mouillage.

 

Arrivée au nord de Lanzarote, après notre navigation depuis Gibraltar.

Passage entre Lanzarote et La Graciosa, au nord des Canaries.

Passage entre Lanzarote et La Graciosa, avant d’aller se poser au mouillage après ces quelques jours en mer

Les quarts

Qui c’est qui conduit pendant 105 heures de trajet ?

Eh bien, ce n’est pas vraiment nous au final ! C’est notre fidèle pilote automatique, qui gère presque mieux que nous dans les vagues. Il est surtout beaucoup plus constant et, le plus important, infatigable !

Qu’est-ce que l’on fait nous alors pendant tout ce temps ?

C’est bien ça le souci, il faut s’occuper, car on doit jeter un œil autour du bateau de temps en temps pour vérifier si un autre bateau ne risquerait pas de nous percuter ou si l’on ne va pas se prendre un casier de pêcheur voire pire un filet dérivant. Mais il ne faut pas se leurrer, on ne va pas en permanence observer devant et ce serait illusoire de croire que l’on repérerai un filet non signalé lumineusement la nuit ou même un objet flottant entre deux eaux (tel un conteneur). Donc la journée, on vérifie la route des bateaux que l’on peut rencontrer soit de visu soit sur le récepteur AIS, qui nous donne des infos sur les bateaux émettant (théoriquement tous les bateaux de commerce ou de pêche), et on évite les casiers si on les voit. Il y en a certes beaucoup mais plus près des côtes, ce serait vraiment pas de chance de tomber pile dessus sur notre route prévue.

La nuit, on fait des quarts, c’est-à-dire que chacun notre tour, une personne reste éveillée pour vérifier si on croise un bateau (ils ont des feux de route qui nous permettent de les repérer), pendant que l’autre équipier est libre de faire ce qu’il veut, principalement essayer de dormir…

Du coup, ça nous laisse pas mal de temps à tuer, à deux en journée ou seul la nuit. Les livres sont de mise, on a aussi quelques jeux de société, mais ce ne pas toujours facile de jouer quand les cartes s’envolent ou que les pièces bougent à cause de la houle… Mais surtout on attend avec impatience les moments de manger que l’on multiplie avec enthousiasme (un peu comme dans les trajets en avion) !


Mon ressenti de cette traversée

C’est la première fois pour moi que je restais aussi longtemps en mer et surtout aussi loin. Il n’y a pas eu de difficulté particulière, mais c’est sûr que ça paraît un peu long. Mais une fois arrivé à destination, on oublie instantanément ce paramètre, c’est-à-dire le temps qui semblait s’écouler le plus lentement possible. D’ailleurs, chaque jour pendant notre navigation, je me réveillais sans vraiment penser à la veille, donc on s’ennuie un peu mais heureusement, on ne s’en souvient pas le lendemain ! Pourtant, mes quarts « off », je trouvais difficilement le sommeil avec les conditions environnantes, les vagues tapaient subitement le 3/4 arrière du bateau qui roulait donc un grand coup. Même si je faisais complètement confiance à Anaïs pour assurer son quart. Du coup pendant le quart « On », on accuse le coup…

Soit on tient en écoutant de la musique ou en lisant, soit on fait des micro-siestes de 15 minutes (vive le chronomètre au poignet !). On estime en effet qu’en 15 minutes, un bateau qui pointe à l’horizon ne sera pas encore à notre niveau. Le moment où je me reposais le plus était finalement le dernier quart au petit jour. J’étais aussi le cuistot de la traversée, pour éviter à Anaïs de basculer du coté obscur  (elle prend de l’assurance à chaque nouvelle navigation mais le mal de mer n’est pas si loin, quand la houle se lève trop) ! A ce sujet, la pêche n’a pas encore été fructueuse, j’ai perdu un gros leurre et l’hameçon d’un autre… mais je sens que l’Atlantique nous nourrira plus que la Méditerranée, j’ai confiance là-dessus !


Et le ressenti d’Anaïs

« Ah les quarts ! Même si j’en ai déjà fait, je redoutais un peu ceux-là, car bon 5 jours en mer quand même ! On ne s’en rend pas vraiment compte au final au moment de partir du ponton. Mais après deux jours et une nuit (le maximum fait jusqu’à présent pour nous deux en mer), on commence à réaliser ! « Eh bien, ça risque d’être un peu long ! » La clé est vraiment de trouver de quoi occuper ces journées (et ses nuits !), comme Damien le disait plus haut. Le souci, c’est que j’ai vraiment une résistance encore assez faible face au mal de mer. Il suffit d’un seuil à passer dès que la houle se lève (et il y en a quasiment toujours), que les vagues se mettent à trop remuer le bateau, ou que le vent faiblisse et que du coup, on les sente trop, et ça y est, moi je commence à sentir mon estomac ou un début de migraine. Pas drôle…

Mais j’ai quand même amélioré mon état depuis que j’ai commencé la voile. Même si je ne peux pas encore regarder de films en navigation (trop risqué avec la tablette sur les genoux pour le moment) et que je rage de voir Damien le faire aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur sans problème, par tout temps, je peux lire, jouer à des jeux de société et rester à l’intérieur quasiment autant que je veux désormais. D’ailleurs, vive l’inventeur de la liseuse électronique ! Et surtout, de la liseuse électronique rétroéclairée !! Elle a été mon fidèle compagnon pendant ce voyage, jour et nuit. Bon, lire pendant 5 jours, au bout d’un moment, on peut en avoir un peu marre. Mais je suis fière d’avoir presque terminé les trois tomes du Seigneur des Anneaux en une petite traversée ! Heureusement qu’on a prévu un gros stock de livres électroniques pour les prochaines 😉

Finalement, les journées passent plutôt rapidement. On terminait nos quarts avec un petit déjeuner revigorant vers 9h, puis les repas suivants rythmaient le reste de la journée. C’est Damien qui en préparait la majorité, je ne me sentais pas très à l’aise à l’intérieur avec les odeurs de nourriture + le bateau qui roule. Mais je compte bien m’améliorer là-dessus la prochaine fois !

Les nuits, elles, passent moins vite. Certaines mêmes, beaucoup moins vite… J’alternais mes quarts sérieusement, en remplissant bien mon travail d’observation de l’horizon quand c’était mon tour dehors. En parallèle, soit je lisais (en tentant de garder les yeux ouverts), soit j’écoutais de la musique, soit je tentais les micro-siestes, comme Damien l’a expliqué, quand les yeux se ferment vraiment trop. Mais ce n’est pas forcément très reposant non plus… Au final, on attend qu’une chose, c’est de voir l’autre pointer le bout de son nez pour nous dire (souvent avec une tête bien ensommeillée) « bon, c’est ton tour, tu peux aller dormir… ». Youpi ! C’est l’un des meilleurs moments ! Hop, aussitôt dit, aussitôt fait, on descend, on enlève tout notre attirail de voile (pantalon de quart, veste de quart, bottes, pull, etc. eh oui, il ne fait pas très chaud la nuit en Atlantique, c’était mieux en Méditerranée !) et on se jette dans la cabine arrière (elle bouge moins en navigation). Il faut alors régler le réveil pour 2h de sommeil et tenter de se caler avec des gros oreillers, en fonction de l’allure du bateau (sinon, on roulera d’un bord à l’autre dans la cabine et ce n’est pas très agréable pour dormir).

Et puis, on dort, enfin on essaie ! « Euh, c’est quoi ce bruit bizarre ? » « On bouge beaucoup là non ? » « Mince, il ne me reste que 1h45 et je ne dors toujours pas ! » « Mince, je stresse, je n’y arrive pas, je ne vais plus avoir le temps !! » Bon, en réalité, on s’y habitue vite au fur et à mesure. Les bruits semblent plus impressionnants à l’intérieur de la cabine mais je ne les entendais plus à la fin. Et quand on est vraiment fatigué, peu importe si ça bouge, on finit toujours pas s’endormir !

Le pire moment dans tout ça aura été la sonnerie du réveil après les 2h de permission. Elle arrive toujours beaucoup trop tôt ! Et on n’a alors vraiment aucune envie, mais aucune envie (!!), de se relever, de se rhabiller, et de ressortir dans la nuit sur le pont pour assurer notre tour. Une fois dehors, on se résigne et le quart finit par passer. Mais il y a quand même des bons moments ! Assister à un coucher de lune sur l’eau ou à un lever de soleil n’est pas donné à tout le monde. On en profite et on en prend plein les yeux, à condition qu’ils soient toujours ouverts 🙂 »

 

4 commentaires

  1. très heureuse de vous lire (on y est presque … ) de vous savoir en forme et que le moral est bon
    c’est vrai que les nuits en pleine mer sont un peu stressante même quand les conditions sont bonnes c’est une expérience exceptionnelle et très personnelle. On se recentre parce que l’on ne peut compter que sur soi-même et ses coéquipiers. On prend conscience de la grandeur de la nature, de sa puissance, de sa beauté
    bon repos aux Canaries et au plaisir du prochain numéro. Marie

    1. Super si vous vous y croyez presque 😉 C’est sûr que l’on se sent tout petit face aux éléments, lorsque l’on est au milieu de l’océan, les instants de méditation y sont précieux et vraiment différents.
      On a pu se reposer sur La Graciosa, maintenant on profite à fond de Lanzarote qui à plein de choses à nous offrir (à terre cette fois-ci, pour le prochain numéro!!))
      Damien et Anaïs

  2. Génial ce petit, on s’y croirai. Petites astuces de marin: faire des apéros avant les repas, on gagne une heure sur l’ennui de la journée RT on mange plus léger au repas; prendre un petit mer calme avant que la mer ne s’agite Anaïs ça peut vraiment t’aider. Le mal de mer est hyper psychologique, faut réussir à oublier qu’on peut l’avoir; enfin essayez de faire des quarts de 3h la nuit. C’est plus chiant à tenir mais le repos est meilleur pour celui qui dort (un cycle de sommeil complet).
    Niveau lecture je recommande « Un ling chemin vers la liberté » de Nelson Mandela. Un bon gros pavé qui tient bien une 30aine d’heures de lecture. Ou bien Asteka (mais je ne connais plus l’auteur).
    Bise les amis. Thomas

    1. Oui on prend des apéros de temps en temps pendant la navigation, mais Anaïs ne se tente pas pour de l’alcool, de peur de ne pas supporter! Les cachets de mer calme on en a plein à bord mais elle essaie aussi de ne pas trop y compter, comme tu dis c’est dans la tête que ça se passe.
      On note les bouquins merci! Mais faut pas s’inquiéter on en a encore plein.
      On essayera les quarts de 3h mais on se dit que ce serait peut-être un peu long pour celui qui ne dort pas! On verra pour le Cap-Vert…
      Damien et Anaïs

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